Mais je savais bien que la trève était de courte durée ... le Bill qui était rentré de Berlin était comme ça : passant du rire aux larmes, de la bonne humeur à la colère la plus froide... et malheureusement rien ne me permettait d'anticiper ses réactions. Même ses yeux ne reflétaient plus ce qu'il pensait, mais c'était peut-être dû à sa faiblesse . Même s'il était triste, il ne laissait apparaitre que sa colère, et quand il aurait eu besoin de réconfort, il préférait se murer dans son silence et affronter seul ce que nous aurions dû traverser à deux . Le nouveau Bill était comme ça . Lunatique et perfide . Et moi ... moi j'essayais de m'en accomoder du mieux que je pouvais, ne prenant pas trop à coeur ses remarques mesquines, mettant sa rage sur le compte de sa maladie, et toujours je revenais vers lui, espérant qu'il ne me rejetterait pas .
"-T'as un cendrier quelque part ?
-Non, j'ai arrêté de fumer quand t'es parti .
-C'est pour ça que t'as grossi .
-Pff ... j'me suis dit qu'avoir un fils malade suffirait à maman .
-Si tu crois que je le fais exprès ...
-Tu devrais l'appeler , non ? Elle se fait du souci .
-Justement, c'est assez dur comme ça .
-Bill, sincèrement, elle souffre . Si tu l'appelais ...
-Si je l'appelais , quoi ? Elle ne ferait que voir d'encore plus près ma propre souffrance, tu crois que c'est ce qu'elle veut ? Tu crois que je n'ai pas compris tout le mal que je cause à tout le monde ? Je sais bien qu'ils font semblant de vouloir me voir, mais qu'à chaque fois ça les déchire, tous autant qu'ils sont ! même toi, tu restes là avec moi, mais c'est parce que tu te sens obligé ! Je sais que c'est pas facile de vivre avec un cadavre ! Je sais ce que c'est !
-Si je reste là, c'est parce que je veux pas partir et te laisser ... encore une fois ...
-Mais fais ta vie Tom ! Putain vis un peu ! Il me reste pas longtemps, alors à quoi bon te torturer pour un mec déjà mort ?
-Dis pas ça ... j't'en prie ...
-Pfff !
-Si ce que tu dis est vrai, alors je veux rester avec mon frère jusqu'à la fin ...
-Ton frère ... ton frère ça fait longtemps qu'il a baissé les bras ! Il se tait, là au fond ,et j'veux même plus essayer d'le retrouver !!
-Dis pas ça ... Dis pas ça putain ! Bill si je reste c'est pas que pour toi ! C'est aussi purement égoïste de ma part ! Parce que j'ai l'impression d'avoir raté un train avec toi, et pas qu'au sens figuré ! J'aurais jamais dû t'abandonner, et j'me dis que peut-être , si j'te lache plus maintenant, j'pourrai me racheter ...
-Racheter ta conscience ? Pfff ... t'es au courant que le Paradis ça existe pas ? Je vais pas monter au Ciel une fois mort Tom, et toi non plus ! On n'est pas des anges bordel ! Alors épargne-moi ta mauvaise conscience de merde, et va là où t'as envie d'être !"
Le seul endroit où j'avais envie d'être, c'était près de lui . Mais je ne voulais pas le lui dire . Il aurait tout fait pour m'en empêcher... Je n'arrêtais pas de me dire que si je l'avais empêché de prendre ce train, si j'étais au moins monté avec lui, les choses seraient différentes .
Il me fallut encore plusieurs jours avant de pouvoir de nouveau parler avec Bill . Il passait ses journées à dormir, et la nuit, il regardait la télé ou jouait à la console .
Moi, j'étais obligé d'aller bosser au magasin, pour nous permettre de vivre encore un peu ensemble, alors la nuit, je dormais . Je crois qu'il me fuyait, en fait . Une nuit, alors que je luttais contre le sommeil en attendant de l'entendre se lever , j'ai décidé qu'il fallait que ça cesse . Alors aussitôt que j'ai entendu son pas trainant dans le couloir, je me suis levé pour lui dire :
"-Tu vas où ?
-Boire un peu d'eau .
-T'as pas mangé depuis quand ?
-Ce midi .
-Tu mens .
-Qu'est-ce que t'en sais ? T'étais pas là !
-Y'avait pas de vaisselle à faire, et rien n'a bougé dans le frigo .
-Et puis qu'est-ce que ça peut te faire d'abord ?
-Je m'inquiète pour toi , c'est tout . Si tu veux, j'peux aussi aller t'acheter une corde, comme ça tu te pends et on n'en parle plus ."
J'y étais allé un peu fort, et j'avais vu ses yeux refléter pour la première fois ce qu'il pensait vraiment : un immense chagrin, et beaucoup de déception . Je m'étais donc radouci pour lui prendre le bras et murmurer :
"-Excuse-moi ...
-Non... c'est moi . J'suis une ordure avec toi .
-C'est pas grave, je t'aime quand même !
-Tom ..."
Il s'était laissé aller dans mes bras, pleurant toutes ses larmes, secoué de sanglots violents, debout au milieu d'un couloir trop sombre ...
"-Allez viens, j'vais te faire des macaronis .
-Ceux au parmesan et au jambon ?
-Si tu veux !
-Alors d'accord ! Mais j'ai pas trop faim alors *Geeergll* {Gargouillis de ventre ^^}
-Pas trop faim ?
-Bon, ça va , te moque pas de moi !"
Il avait reniflé et s'était passé une main sur le visage, faisant s'étaler les restes de son maquillage .
"-Tu aurais envie d'aller faire un tour ?
-J'me sens pas trop prêt ...
-Hey, tu l'étais pour passer ta nuit avec "Shirley" !
-Tu veux aller où ?
-J'aurais voulu retourner au parc, tu sais, celui du bout de l'avenue Einstein !
-:) Celui de la cabane ?
-Ouep !
-D'accord !
-Et si t'en as marre de marcher, j'appellerai un taxi !
-Nan , ça devrait aller !"
Il avait des étoiles dans les yeux, en me regardant plonger les pâtes dans l'eau bouillante . Un rien pouvait l'émerveiller je crois ... et je m'étais donné pour mission de faire de ses derniers jours un conte de fées . Je voulais que mon frère s'en aille avec le sentiment que je l'aimais . je voulais le rendre heureux, jusqu'à la fin . Mais il était terriblement défaitiste, et lui rendre le sourire n'était pas chose facile ...
Nous étions sortis, emmitouflés dans nos blousons, dans le froid de janvier, sous la neige qui tombait drue .
"-Tom ! T'as vu on se croirait dans un film ! Les sons ils sont tout bizarres ! T'entends ya pas d'écho ! ECHO ! ECHO !"
Il gambadait, comme un gamin, et j'étais ému aux larmes de le voir presque ... heureux .
"-Fais gaffe quand même ! Si tu te ramasses, je viendrai pas te relever !
-C'est ça ouais ! Tu m'aimes trop pour me laisser tout seul ! Pis tu voudrais quand même pas que j'me fasse attaquer par des méchants pas vrai ?
-Nan ! J'volerai à ton secours !
-Tel le Prince Charmant sur son fidèle destrier !"
Le froid . Ca avait jeté un terrible froid, nous renvoyant en pleine face les vraies raisons de nos disputes . un ange passa avant que l'un de nous ne rompe le silence pesant de la ville endormie .
"-Dis Tom ? Tu m'aimeras toujours ?
-Forcément . T'es mon frère !
-Même quand je ... quand je serai plus là ?
-Arrête Bill, c'est clair que je t'aimerai toujours !
-Même quand t'auras quarante ans, une femme et des enfants ?
-D'abord j'aurai pas d'enfants ! Et puis pas de femme tiens ! Et quand bien même j'aurais une copine, elle t'arrivera jamais à la cheville, dans mon coeur !"
Il s'était rapproché de moi, passant son bras sous le mien, autant pour me dire qu'il était là que pour s'appuyer dessus . Avisant un tabac ouvert malgré l'heure tardive, je rentrai acheter un paquet de Philip Morris, et en arrivant au parc, nous nous installâmes sur "notre" banc pour en fumer une à deux .
"-J'croyais que t'avais arrêté ?
-Ouais mais tu m'as donné envie tout à l'heure ...
-Mmmh ... ça fait du bien !
-Tu trouves ?
-Non, en fait ça m'arrache la gorge, mais j'en avais trop envie !
-C'est pas bien ...
-je sais ...
-Bill ?
-Mmm ?
-Tu vas me manquer ...
-J'espère bien ! Mais c'est pas encore Tomichou ! Pis j'serai toujours là !"
Il avait posé sa main sur mon coeur en disant ça, avant de rougir et de détourner le regard .
"-Je sais c'est nul , mais j'espère que c'est comme ça que ça se passe ...
-C'est pas nul, c'est joli . Pis c'est vrai . Tu y seras toujours, même si des fois t'es méchant avec moi .
-je suis désolé . j'ai peur en fait, je crois .
-C'est normal .
-Ouais peut-être ... j'ai peur de trop me rattacher à toi . Tu vois pendant ces trois mois là-bas, je t'avais presque effacé, à force de te maudire en silence, mais finalement c'était encore plus dur que si tu m'avais manqué . J'ai peur de ne pas vouloir partir, quand le moment sera venu ...
-Bill, je te promets que le jour où tu partiras, je resterai avec toi .
-Nan, faut pas que tu dises ça, ça me fait encore plus peur ... je veux que tu vives moi !
-Ben sans toi, ça aura plus de goût ...
-Tu vois pourquoi je suis méchant ? j'veux pas que t'aies mal quand je ... mourrai .
-Ca c'est pas possible ... le dernier à la cabane est un impuissant sexuel !"
Je m'élançai dans la nuit, suivi de près par mon frère qui riait . Malgré tout, j'arrivai avant lui . Je ne pouvais pas lui faire l'affront de le laisser gagner, il était faible, mais pas idiot, et il avait sa fierté !
"-Pfff ... t'en fouttrai moi ... de l'impuissance ... sexuelle !
-Mauvais perdant va !
-Ouais ... n'empêche ... qu'ya pas de mérite ... à gagner ... contre ... un malade ! Alors on est ... deux impuissants ! Le dernier en haut doit un bisou à l'autre !"
Avait-il crié alors qu'il était déjà presque en haut de l'échelle . Je ris et montai à sa suite, grimpant à la corde à noeuds qui pendait sur le côté . Quand je le rejoignis, il s'était assis sur la petite terrasse en bois et me tendait la joue . Je pris place à ses côtés et fis résonner dans la nuit un "schmouakk" puissant . il rit et se frotta la joue, me traitant de sangsue .
"-T'avais qu'à pas tricher !"
On était trop grands pour rentrer dans la cabane sans se baisser, mais une fois à l'intérieur, on retrouva tous nos repères d'enfants . Les meubles de bois, la banquette de voiture éventrée, les fenêtres aux volets poussiéreux, et la petite torche électrique accrochée au plafond ... elle n'avait plus de piles, mais peu importait . Le noir était finalement plus rassurant, dans notre état . Nous nous allongeâmes à même le sol, côte à côte , sans bouger, avec pour seule musique le sifflement régulier de nos respirations . Notre souffle créait de petits nuages de vapeur au-dessus de nous, et je sursautai en sentant la main de Bill se frayer un chemin jusqu'à la mienne, dans la poche ventrale de mon sweat .
"-J'suis heureux d'être avec toi, Tomichou .
-Moi aussi ..."
Et sur le moment, je sentis que c'était vrai . Il était heureux .